VERNART
VERNART
Il est étonnant que Papa, ayant parlé breton toute sa jeunesse, n'ait jamais voulu m'apprendre un seul mot de cette langue. Comme si la langue bretonne lui rappelait trop de mauvais souvenirs, et que nous parler Breton était comme raviver des plaies encore saignantes.
Il nous a simplement menacé souvent, quand il était en colère, son visage prenant alors un teint écarlate, faisant ressortir les nombreuses éphèlides de sa complexion de roux, d'un "nom d'un chien de mamgoz te frap à micha cha drin ", dont nous n'avons jamais eu la traduction. Mais le ton seul de l'imprécation paternelle, donnait un sens évident !
C'est vrai que déjà la naissance de mon paternel a été difficile. Dernier né d'une famille de 13 enfants, dont 6 viables (Céline, Jean, Aline, Jeanne, Aimé, Marguerite), elle a été marquée par l'attitude horrible de l'accoucheuse du village. Le bébé ne voulant pas se décider à sortir rapidement elle lui a tiré les deux bras violemment, ce qui lui a occasionné des séquelles. Mon père s'est toujours plaint de ses deux membres supérieurs plus courts que la normale.
Ça ne l'a pas empêché cependant d'avoir une force peu commune et j'ai souvent eu l'occasion d'avoir affaire à sa poigne de fer.
Cette force naturelle lui a permis aussi d'être employé comme valet de ferme à partir de l'âge de quatorze ans, dés qu'il eut passé son certificat d'études. Il aurait trés bien pu comme beaucoup d'enfants poursuivre ses études, avec une bourse que ne lui aurait pas refusé l'instituteur car il était un excellent élève. Mais les parents en avaient décidé autrement.
Ainsi, toutes ces années passées sous la férule d'un paysan l'ont marqué et les bribes de souvenirs qu'il a bien voulu nous confier, nous ont bien montré que son adolescence n'a pas été des plus heureuses. La nourriture constamment comptée et le travail harassant aux champs dans ces années 1925-1930 ne font pas partie du genre de vie que l'on souhaiterait.
C'est pourquoi la Bretagne a toujours été un sujet délicat à aborder. Papa était un taiseux.
Ma soeur et mon frère aîné sont allés à Kerjikel, le berceau familial, moi non.
Pourtant, j'ai entendu parler bien souvent de ce hameau, bâti à proximité de la rivière du même nom, entre Callac et Bulat-Pestivien. Un trou perdu dans l'Argoat.
J'ai un vague souvenir de Mam Goz Françoise, ma grand-mère paternelle, qui était venue à Orange, à la maison Castel, toute de noir vêtue, avec sa coiffe bretonne blanche et bien plaquée sur les cheveux. Pas du tout le grand cylindre des Bigoudennes, haute mitre ostensible et orgueilleusement dressée sur les têtes des femmes de ce pays Bigouden, aussi retranché que le petit village d'Astérix, mais plutôt une coiffe discrète, à l'image de ces bretons de l'intérieur, qui ne veulent pas péter plus haut que leur cul et qui ne voudrait surtout pas qu'on dise d'eux, en gaëllique : C'wezet 'vel un touseg !1
J'avais moins de 8 ans, ça c'est sûr, mais je ne sais plus pour quelle occasion nous avions eu l'honneur de recevoir Mam Goz. Peut-être pour la naissance de mon frère Pierre en 1956.
C'était une petite personne, boulotte, mais toujours alerte malgré son âge. C'est que ce petit bout de femme n'avait jamais connu le médecin ! Elle se soignait, pour les petits bobos de la vie, avec la seule potion qui la suivait partout : la Jouvence de l'Abbé Souris ! Incroyable mais vrai ! La seule fois où elle avait dû aller à l'hôpital, c'était pour une suspicion de fibrome. Mais, comme le docteur, aprés avoir bien diagnostiqué cette malformation, hésitait... ou tardait à l'opérer, la patience n'étant pas la vertu cardinale de ma grand-mère, celle-ci s'en est retourné au pays, faisant fi des recommandations de la Faculté, et elle a gardé son fibrome 45 ans, jusqu'à son décés à 79 ans.
En tout cas j'ai su trés tôt que ma grand-mère était née Le Tallec. Alors par rapport à Bernard, nom de mon grand père, ça me faisait rêver.
Pourquoi étais-je affublé de ce nom si commun alors que j'étais pour moitié Breton !
Surtout que mes mésaventures avec ce patronyme ont été légion :
- Sur la liste d'appel en classe, qui est souvent premier ? Bernard !
- Qui est toujours pressenti pour une tâche ingrate, quand on regarde la liste des noms ? Bernard !
- Qui a toujours des homonymes dans une classe ? Avec même parfois le prénom identique ! Bernard !
- Qui a été interpellé par des vigiles de supermarché au moment de la signature d'un chèque, car soi disant il était interdit bancaire ! Michel BERNARD !
- Qui n'a pas pu faire de crédit car la banque de France s' y était opposé, même nom, même prénom et même date de naissance ? Michel BERNARD !
- Qui a été insulté et harcelé au téléphone à Vierzon, sans que nous ayons pu persuader l'espèce de malade qui était au bout du fil que c'était une erreur. Il arrêtait pas de hurler: "je sais où tu habites, michel BERNARD, je vais te faire la peau !". Flippant, non ?
- Qui a été arrêté à la douane de l'aéroport d'Héraklion en Crête, car soi disant sa famille devait rester une semaine alors qu'elle avait séjourné quinze jours ? Michel BERNARD ! Qu'avez vous fait pendant cette semaine, disaient-ils menaçants ! On aurait dit que nous étions des trafiquants !
J'ai essayé en donnant des prénoms composés à mes enfants, Rémy-Noël, Hervé-Loïc, Laure-Emmanuelle, d'endiguer cet état de fait et de les distinguer de la masse grouillante des BERNARD, deuxième nom le plus courant en France après Martin ! Mais ça n'a pas empêché Hervé de se retrouver avec un Hervé Besnard dans sa classe et pour ma fille d'avoir une Laura BERNARD dans la sienne. De plus, on les a toujours appelé par leur premier prénom, finalement.
Quand nous sommes arrivés à Rognonas, en Provence, les gens du village nous ont demandé "gentiment", et à plusieurs reprises : vous ne seriez pas parents avec Alain Bernard l'électricien ? Avouez que ça manque d'originalité comme présentation !
Quand à Internet n'en parlons pas. Inutile de me chercher, parmi les michel, jean-michel ou michel-Jean BERNARD, c'est la jungle !
Ma femme, prénommée Michèle, et moi-même, nous ne pourrions même pas connaître la gloire sous notre vrai nom : Michel BERNARD est un coureur à pied célèbre des années 60, Bernard MICHEL est le parolier de Henri Salvador, Michèle BERNARD est une chanteuse réaliste à succés.
Bref, Vous comprendrez facilement que j'aurais aimé m'appeler autrement.
Bien sûr on peut prendre des pseudonymes quand on est célèbre mais l'état civil, lui, demeure.
Jusqu'au jour où j'ai appris qu'en fait, mes ancêtres ne s'appelaient même pas BERNARD ! C'était une erreur d'état-civil !
En effet, mon arrière-arrière-grand-père s'appelait VERNART, Yves Louis.
Un pur produit de l'Argoat, né à Kergrist-Moëllou ! Et il parlait Breton !
Quand il a déclaré mon arrière-grand-père à la mairie du village de Bulat-Pestivien, en 1859, il a sans doute eu affaire à un officier d'état-civil Parisien, comme beaucoup d'agents administratifs à l'époque, qui n'a pas dû trop comprendre la belle langue gaëllique.
Cet énergumène, plus au fait du roman de Renard que du roman de Renart, n'a rien trouvé de plus drôle que d'écrire sur les registres le nom de VERNARD pour mon arrière-grand-père Yves Marie.
Le plus beau c'est que mon arrière-arrière-grand- père, revenant tout fier l'année d'après pour déclarer des jumeaux, Joseph et François, a vraisemblablement eu affaire à un officier encore plus benêt que le premier, ou le même, tout aussi hermétique à la belle langue bretonne que l'année d'avant.
Devant le baragouinage de mon trisaïeul- vous savez cette sorte de langage des bretons qui vont à Paris en réclamant du pain (BARA) et du vin (GWIN) - l'officier a compris BERNARD, le V breton ayant des consonnances un peu rudes, genre espagnol.
Ce qui fait que les jumeaux et l'enfant suivant d'ailleurs, Pierre-Marie, se sont appelés BERNARD !
Comble d'ironie, mon bisaïeul Yves Marie VERNARD (vous suivez ?), ayant eu à son tour un fils, mon grand-père, l'a déclaré Pierre-Marie BERNARD, comme son oncle ! Allez savoir pourquoi ! Peut-être que les frères BERNARD, étant maintenant connus comme le loup blanc, la mairie a préféré entériner cette orthographe.
Mon grand-père s'est alors marié avec une demoiselle Marie Françoise Le Tallec et de leur union est né mon père en 1912.
Papa fut bien entendu déclaré Aimé Marie Joseph BERNARD et depuis le nom n'a pas changé.
Je pense que vous avez maintenant une vision un peu plus nette de mon arbre généalogique et de la substitution des lettres.
Aujourd'hui, finalement, je m'accommode mieux de mon patronyme car il n'est que le résultat d'erreurs d'iconoclastes anti-bretons et cela ne peut que me rapprocher de mes origines, sans en vouloir à mes ancêtres.
Avec les nouvelles lois sur les noms je pourrais m'appeler Michel Jean Pierre VERNART-LE TALLEC.
Avouez que ça aurait de la gueule, non ?
1- Il est gonflé comme un crapaud