LE CHAMAEROPS
LE CHAMAEROPS
Il en est des mots de notre enfance comme des lieux que l'on a fréquentés.
On les lit. On les utilise. On les mémorise.
On s'en délecte
Avec leur prononciation, leur origine, on les savoure.
Souvent on ne les comprend pas. On les prononce, mais on ne sait pas vraiment de quoi il s'agit.
On n'ose pas demander.
On sent confusément que si l'adulte nous expliquait , le charme serait rompu.
Comme un jouet cassé dont on se sert volontiers, par habitude, par pitié, par amour quelquefois, le membre brisé de la poupée ou le phare cassé de la petite voiture rouge, nous rappellent tant de souvenirs et d'émotions, que si on le voyait réparé et flambant neuf ce ne serait plus notre jouet. Il ne nous appartiendrait plus. Il aurait subi un ravalement, une mise à neuf, une réparation , hors de notre volonté et de notre désir.
Il en est de même de certains mots.
Le chamaerops en fait partie.
Les jours d'école, je passais devant une maison de l'Avenue felix Ripert. Avec ses hauts murs envahis par le lierre, sa grille en fer forgé aux délicates volutes, sa marquise en verre dépoli au sommet d'un perron de quelques marches, son chemin empierré entourant un jardin à la française toujours impeccablement entretenu, cette villa de maître représentait le summum des habitations.
Je ne me posais pas la question si un jour j'aurais la chance d'abiter une telle demeure, à l'instar du château de Pagnol, non, j'étais simplement attiré par la plaque en marbre où était écrit en ronde bosse LE CHAMAEROPS.
Quel était donc cet animal bizarre, mi dromadaire mi dinosaure, contraction de chameau et archeopteryx ?
Quel était donc cet être mythologique aux ailes largement déployées et au corps trapu de camelidé ?
Etait-il enfermé dans une cage ou dans une volière ?
Quel était donc son cri ? Etait- ce ce hennissemnt sauvage que j'entendais les soirs de pleine lune, quand, les fenêtres ouvertes sur le nord, j'avais du mal à trouver le sommeil ?
Je m'amusais, certaines fois de folle témérité, à m'accrocher au lierre pour jeter un coup d'oeil dans le parc. Je n'ai jamais rien décelé qui m'aurait montré le passage de ce monstre tant convoité.
J'ai grandi, avec cette hantise, que près de chez moi il put y avoir un animal monstrueux en liberté.
Et les années passèrent.
La plaque en marbre s'est délitée et aujourd'hui quand je stationne, adulte, au 45 Rue Felix Ripert, j'échangerais bien un petit palmier rustique donnant des petites fleurs jaunes ridicules au printemps contre une grande bête malfaisante au rugissement effrayant.