ALLONS AUX AMANDES

Publié le par BERNARD michel- jean

 

L’herbe sèche de cet été fournaise craque sous nos chaussures montantes.

 

C’est que pour aller chercher les amandes il faut se chausser haut. Les amandiers sauvages ne se laissent pas conquérir si facilement , sans livrer une bataille âpre et vigoureuse , à grands renforts de graminées piquantes , de graines voyageuses , qui s’accrochent aux chaussettes et aux lacets, aux « espigaus » malicieux , qui s’infiltrent dans le bas des pantalons et qui remontent par le pouvoir de leurs barbes , défiant la loi de la gravité par leur savante disposition en V.

Mais c’est une telle joie que d’avancer sous la chaleur brûlante d’un mois de juillet- canicule, où les cigales vous assourdissent de leur stridulation agaçante et répétitive. Cela ne semble jamais avoir eu de commencement et on n’en souhaite pas la fin, tellement ces insectes font partie intégrante de la Provence.

 

Ca y est, on approche de l’arbre que nous avions repéré au mois de février, alors qu’une floraison blanche et rose éclaboussait la campagne alentour.

C’était un tel bonheur que d’arpenter la garrigue en ces mois d’hiver, à la recherche de ces illuminations végétales. Certaines années les amandiers fleurissent fin décembre, comme s’ils voulaient annoncer que la nouvelle année sera d'une exceptionnelle prodigalité .A d’autres moments la fin février voit à peine de timides bourgeons apparaître, donnant l'illusion d'un’hiver interminable .

 

Enfin !Les amandes sont devant nous, accrochées aux branches, en grappes lourdes et veloutées, telles des moules à leur rocher, aussi nombreuses que nous l’espérions.

Cependant, une dernière formalité est à remplir, et pas la moins  difficile. Il faut goûter le fruit !

Par tradition  c’est le « péquelet » qui s’y colle. Le plus petit de la bande. Celui qui doit faire ses preuves. Il doit alors chercher deux pierres dans le voisinage immédiat. Une plate et une ronde. Se servant de la plate comme enclume il doit casser une amande avec la ronde , délicatement, sans la broyer sous un coup trop fort et malheureux, enlever la coque , débarrasser le fruit de sa peau âpre et grumeleuse , puis mettre en bouche . Est-ce une amande amère ?Au goût âcre et rédhibitoire ou une gousse douce et craquante, à la délicieuse saveur de lait ?Tout le monde est suspendu aux lèvres du goûteur, pendant qu’il mâche et déguste ,on l’interroge des yeux ?Alors ?Mais le diagnostic se fait attendre. En effet ce n’est jamais immédiat et il faut croquer franchement pour se rendre compte. Quand soudain c’est un violent haut le coeur , appuyé par des mouvements spasmodiques de la langue et de la gorge , pour éliminer toute trace d’amertume. On a tous compris .Cet arbre ne produit que des amandes amères. Sans pitié pour le goûteur, on s’en retourne, dépités,  à la recherche d’un autre amandier .

 

De nouveau, nous voilà prés d’un arbre prometteur. Le goûteur s’apprête à remplir  de nouveau son office, plus circonspect, cette fois.

Mai déjà au toucher de la coque, friable et légère , il nous annonce fièrement :-« Ce sont des princesses ! ».

 Quelle joie illumine nos visages !Des princesses !Le nec plus ultra de la gent amandière. L’amande dont la coque est si tendre qu’il n’est nul besoin de pierre pour faire sortir la graine si convoitée. Inutile d’aller plus loin , nous savons par avance que l’arbre est bon.

Alors , nous voilà tous pris de fièvre ramasseuse et nous commençons à traire l’amandier. Les couffins se remplissent rapidement de drupes légères , à la coque  soyeuse et si fine .

Nous faisons bien attention à ne rien casser. Nous ménageons la récolte de l’année d’après et tout contrevenant à cette règle est sévèrement remis à sa place par un Oh ! réprobateur et unanime qui lui ôte toute envie de recommencer.

 

Quand toutes les branches accessibles ont été dépouillées , nos jeunes jambes ont rapidement investi le tronc et c’est toujours avec émotion que nos genoux et nos cuisses viennent au contact de l’écorce rugueuse .Les plus belles sont toujours les plus hautes !J’ai toujours pensé que ce n’était qu’une illusion d’optique due à la position de contre-plongée du cueilleur. Mais c’est si bon de se le dire. Avec une hypocrite magnanimité, nous concédons  à l’arbre un contingent de fruits inaccessibles , comme pour remercier la nature de sa générosité et de permettre à notre hôte végétal de garder ses forces pour une hypothétique reproduction.

 

De retour à la maison , fier de nos trophées que nous conserverons tout l’hiver, nous savons que l’été est emprisonné dans ces petites dragées à la douceur laiteuse et naturelle .

 

Mais, l’année prochaine , c’est sûr, nous irons aux amandes !

 

                                                                                                            Rognonas le 23 Juillet 2009

 

 

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Publié dans mémoires

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